The Clausewitz Homepage

CLAUSEWITZ: NON LINÉARITÉ
ET IMPRÉVISIBILITÉ
DE LA GUERRE
(1)

Alan D. Beyerchen
Université d'Ohio State
, USA



Alan D. Beyerchen, "Clausewitz: Non Linéarité et Imprévisibilité de la Guerre,"
Theorie, Littérature, Enseignement, 12 (1994), pp165-98. This article is posted to The Clausewitz Homepage with the kind permission of the publisher, Presses Universitaires de Vincennes (PUV). Published originally in English as "Clausewitz, Nonlinearity and the Unpredictability of War," International Security, 17:3 (Winter, 1992/1993), pp. 59-90. Many thanks to Corentin Brustlein, at Université Jean Moulin, for corrections to the scanned text of this article.


Introduction
La guerre est-elle non linéaire pour Clausewitz?
Comment la non-linéarité se manifeste-t-elle dans De la Guerre?
     Interaction et imprédictibilité
     Friction et imprédictibilité
     Hasard et imprédictibilité

Le Rôle de la linéarité
Implications
Références bibliographiques
Notes


Bien que notre entendement se sente toujours poussé vers la clarté et la certitude, notre esprit est souvent attiré par l'incertitude.
Clausewitz, De la Guerre, Livre Premier, Chapitre 1


On a ces dernières années, et plus particulièrement pendant la guerre du Golfe, fréquemment cité le nom de Carl Von Clausewitz (1780-1831). Il n'empêche que son oeuvre pose de nombreux problèmes et en particulier De la Guerre, parce que ce livre semble tout à la fois présenter une théorie de la guerre et nier de manière perverse les conditions préalables et fondamentales d'une telle théorie: simplification, généralisation, prédiction, etc. L'ouvrage continue à attirer l'attention des militaires comme des théoriciens de la guerre, même si les premiers trouvent les idées de Clausewitz trop philosophiques et les seconds trop empiriques, donc inélégantes. Les uns et les autres sentent toutefois que ses écrits contiennent trop de vérité pour ne pas devoir être pris en considération. Pourtant, comme l'a dit sans détours l'historien allemand Hans Rothfels (1969), Clausewitz est un auteur « plus souvent cité que lu » (p. 93) (2). Œuvre d'un pragmatiste qui avait répudié le sens traditionnel de la théorie, De la Guerre, avec ses idées complexes et pragmatiques, demeure un classique aussi passionnant que mystérieux.

Qu'est-ce donc qui rend le travail de Clausewitz si important et cependant si difficile à saisir? Les admirateurs de De la Guerre ont bien senti que le livre s'attaque à la complexité de la guerre d'une manière infiniment plus réaliste que n'importe quel autre ouvrage. Ses défauts ont été définis de différentes façons, même par les admirateurs de Clausewitz. Raymond Aron (1976) s'exprime au nom de ceux qui pensent que les difficultés viennent de ce que l'ouvrage est resté inachevé et n'a été que partiellement révisé; en reprenant son traité, Clausewitz aurait compris plus profondément certaines de ses idées, mais sa mort prématurée l'aurait empêché de poursuivre ses éclairantes révisions plus loin que le chapitre I du livre premier (3).

Peter Paret (1985) adopte une approche différente de la question: pour lui, il est clair que l'interprétation de tout auteur important change avec le temps. Les écrits de Clausewitz ont donc souffert de ce qu'on a soustrait ses réflexions de leur contexte historique, faisant par là violence à leur tentative d'unifier l'universel et la particularité d'une époque. Si, pour Paret, la littérature sur Clausewitz est « fragmentaire et contradictoire dans ses visions » (p. 8-9), c'est qu'elle ne prend pas en compte le contexte historique.

Michael Handel (1989) explique le problème encore différemment: la difficulté ne viendrait pas tant des changements dans les interprétations que des changements dans nos façons de faire la guerre. Les aspects de De la Guerre qui traitent de la nature humaine, de l'incertitude, de la politique, du calcul rationnel « resteront éternellement valables », affirme-t-il. « Mais dans les autres domaines, la technologie a envahi et changé de manière irréversible tous les aspects de la guerre » (p. 60). Pour Handel, il est très difficile de comprendre Clausewitz, pour la simple raison que notre réalité est extraordinairement différente de la sienne.

Chacune de ces approches a ses mérites, mais aucune ne nous satisfait totalement. Je voudrais proposer une nouvelle perception de Clausewitz et de son travail en suggérant que l'auteur a fait preuve d'une intuition sur la guerre qu'il nous sera plus facile de mieux comprendre à l'aide de termes et de concepts d'aujourd'hui. De la Guerre est parcouru par l'intuition que chaque guerre est essentiellement un phénomène non linéaire, dont la conduite change d'une manière qui ne peut être prévue analytiquement. En disant cela, je ne prétends pas que la référence à quelque concept des « sciences non linéaires » nous permettra de clarifier ce qui est confus chez Clausewitz. Je vais en fait beaucoup plus loin, puisque je pense qu'il a compris, d'une manière aussi profonde que claire, qu'il ne convient pas de chercher des solutions exactes et analytiques à la réalité non linéaire des problèmes posés par la guerre; et donc que la possibilité de prédire le cours de tout conflit est extrêmement limitée.

C'est la justesse de cette perception qui fait que la pensée de Clausewitz est à la fois d'actualité et peu accessible. En effet, l'idée de la nature analytiquement imprévisible de la guerre est extrêmement dérangeante pour quiconque souhaiterait une théorie prédictive. Une approche par la non-linéarité ne dissipe pas pour autant les autres causes d'obscurité, mais elle offre une nouvelle voie d'accès aux intuitions de Clausewitz et propose une corrélation aux représentations du hasard et de la complexité qui caractérisent son travail. Qui plus est, elle peut nous aider à nous débarrasser de quelques préjugés inquiétants qui nous empêchent de voir certaines implications capitales de son oeuvre.

Le mot « non-linéarité » fait référence à ce qui n'est pas linéaire: c'est l'évidence même. Toutefois, puisque la structure implicite des mots révèle des habitudes cachées de l'esprit, il serait peut-être utile de réfléchir quelques instants sur certains des présupposés que recèle celui-ci. Comme d'autres termes d'une classe assez large, « non linéaire » indique que la norme est ce qui est nié par ce mot. Des mots comme apériodique ou asymétrique, disproportionné ou discontinu, déséquilibre ou non-équilibre sont profondément ancrés dans un héritage culturel qui nous vient de la Grèce classique. La notion qui sous-tend tout cela est que la norme réside dans le simple --et donc le stable, le régulier, l'homogène--, plutôt que dans le complexe --et donc l'instable, l'irrégulier, l'hétérogène (Beyerchen 1988-89, p. 26-29).

Il en est sorti, pour notre intuition occidentale, un principe directeur qui nous a certes été de bon conseil mais qui correspond à une idéalisation, et qui est donc susceptible de nous égarer lorsque la réalité désordonnée du monde qui nous entoure ne concorde pas avec lui. Une des sources principales de notre égarement est l'association de la norme, non seulement avec le simple, mais aussi avec le respect de la règle ou de la loi, et par voie de conséquence avec un comportement prévisible. Cela a pour effet de limiter notre capacité de voir le monde autour de nous. On a pris l'habitude de voir les phénomènes non linéaires comme étant inadaptés ou réfractaires à notre catalogue de normes, alors même qu'ils sont en réalité plus répandus que les phénomènes qui respectent les lois de la linéarité. Cela altère parfois gravement notre perception de ce qui est central et de ce qui est marginal --ce que reconnaît le réaliste que fut Clausewitz, dans De la Guerre.

Le monde réel a toujours abondé en phénomènes non linéaires (4). Mais les équations nécessaires pour décrire le comportement des systèmes non linéaires dans le temps sont souvent très difficiles, voire impossibles à résoudre analytiquement. Les systèmes comportant des boucles rétroactives, des effets de retardement ou de déclenchement, ou marqués par des changements qualitatifs dans leur évolution temporelle, recèlent des surprises et traversent souvent brusquement le seuil entre deux régimes de comportement qualitativement différents. Les phénomènes météorologiques, la turbulence des fluides, la combustion, la rupture ou la fissure, les effets d'amortissement, l'évolution biologique, les réactions biochimiques dans les organismes vivants, ou encore l'hystérésis dans les systèmes électroniques fournissent autant d'exemples de phénomènes non linéaires. Si, au fil des siècles, on a su trouver un certain nombre de techniques analytiques pour faire face aux systèmes caractérisés par la non-linéarité, l'étude de celle-ci est restée relativement limitée jusqu'à l'avènement de l'informatique et des techniques numériques qu'elle autorisait (5).

À l'inverse, des techniques analytiques sophistiquées avaient été développées au fil des siècles pour résoudre les équations linéaires. Comme le fait remarquer le mathématicien Ian Stewart (1989):

Les mathématiques classiques se concentraient sur les équations linéaires pour une raison saine et pragmatique: elles ne pouvaient rien résoudre d'autre... Les équations linéaires sont si dociles que les mathématiciens classiques étaient prêts à compromettre la physique pour y parvenir. La théorie classique s'intéresse donc aux petites vagues, aux vibrations de petite amplitude, aux petits gradients de température. (p. 83)

Comme c'est souvent le cas, on s'adresse ici à la réalité de manière sélective, afin de pouvoir la manipuler avec les outils dont on dispose. Clausewitz insiste ouvertement sur tout ce qui distingue sa propre approche de la tendance des théoriciens de la guerre de son époque, tels Heinrich von Bülow ou Antoine-Henri de Jomini, à s'appuyer implicitement sur ce même souci de sélectivité (6).

Le recours à des linéarisations idéalisées fut justifié par la présupposition, devenue de moins en moins évidente, qu'en dernière analyse la réalité serait simple et stable. Cette présupposition fonctionne bien dans le cas de systèmes linéaires, et même assez bien dans celui de systèmes non linéaires suffisamment stables pour pouvoir être traités par les techniques de l'analyse linéaire ou de la théorie du contrôle. Mais elle s'avère trompeuse si on l'applique aux systèmes autrement plus nombreux qui sont instables même sous l'effet de petites perturbations. Le « chaos » intervient lorsqu'un système est non linéaire et « sensible aux conditions initiales » . Cela reste vrai même si ce système est déterministe et qu'on en connaît aussi bien les lois analytiques que les variables. Si on a pris l'habitude de s'attendre à un comportement linéaire, on ne manquera pas d'être déconcerté par le fait que des régions de chaos déterministe et d'ordre prédictible peuvent coexister au sein du même système. Qui plus est, la nature ou définition même du système est susceptible de changer, et de le faire brusquement. Le plus souvent, les transitions dépendront des paramètres du système plutôt que de ses variables internes. De fait, ces paramètres établissent le contexte. Les frontières idéalisées qu'ils représentent contrastent souvent fortement avec le flou des frontières dans le monde réel, le point capital étant que, dans de nombreux cas, il est impossible d'isoler les variables d'un système les unes des autres ou de leur contexte. Les lois mathématiques analytiques ne sont pas toujours d'un bon conseil pour qui s'intéresse au monde réel. La question est de savoir si, selon Clausewitz, les guerres aussi sont des systèmes non linéaires.

La guerre est-elle non linéaire pour Clausewitz?

Dans le chapitre I du livre premier, Clausewitz présente au lecteur trois définitions de la guerre. Celles-ci sont d'une complexité croissante; toutes sont fortement marquées par la non-linéarité. Selon la première de ces définitions, « la guerre n'est rien d'autre qu'un duel à une plus vaste échelle… un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté » (p. 57). Les deux parties ayant un seul et même objectif, la guerre est essentiellement « interaction » (Wechselwirkung): elle « n'est pas l'action d'une force vive sur une masse morte, mais comme la non-résistance absolue serait la négation de la guerre, elle est toujours la collision de deux forces vives » (p. 54). Pour Clausewitz, la nature interactive de la guerre produit un système mû par des forces psychologiques et caractérisé par une rétroaction positive menant « en théorie » à des dépenses d'énergie extrêmes et à des efforts sans limites pour surpasser l'autre. Il s'ensuit que le cours d'une guerre donnée ne se limitera pas au simple enchaînement des intentions et actions de chacune des deux parties en présence, mais prendra plutôt la forme engendrée par la réciprocité des intentions hostiles et les actions simultanées qui en découlent. Un conflit, ce n'est pas ce qu'on obtient en faisant la somme des parties en présence ou de leurs actions; c'est l'ensemble dynamique des motifs engendrés dans l'espace entre et autour des deux parties. Cela ne saute peut-être pas immédiatement à l'esprit si on pense à un duel à l'épée ou au pistolet. Mais c'est tout à fait clair quand il s'agit d'un combat entre deux lutteurs. C'est cette seconde image que retient Clausewitz pour nous faire sentir ce qu'est le Zweikampf (littéralement « combat à deux » ) entre des parties en guerre: les positions que prend un lutteur, comme les contorsions corporelles qu'il subit, seraient le plus souvent impossibles à réaliser sans la force contraire et le contrepoids de l'adversaire (p. 57).

Clausewitz souligne que la logique de la guerre dans l'abstrait, impliquant une escalade sans fin de coûts et d'efforts, contredit l'expérience humaine: il y a toujours des contraintes à l'action humaine. Pour que la nature fondamentale de la guerre suive librement son cours, il faudrait qu'il s'agisse d'un phénomène hermétiquement clos. Cela impliquerait que la guerre (a) soit un acte isolé surgissant subitement sans prélude; (b) consiste en une seule action décisive, ou en un ensemble d'actions simultanées; (e) aboutisse à un résultat qui représente en lui-même un parfait achèvement. Clausewitz déclare toutefois qu'une guerre réelle n'a jamais lieu en dehors d'un contexte, qu'elle se déroule sur un certain temps et selon une suite de pas interactifs et que son aboutissement n'est jamais une fin absolue:

chacune de ces considérations limite la portée d'une théorie de la guerre « pure » ou analytique. Toute guerre donnée étant sujette à des contingences historiques, Clausewitz en conclut que la base théorique pour la prédiction du cours d'une guerre doit abandonner la certitude analytique au profit de la probabilité numérique. Ainsi, non seulement les guerres sont-elles caractérisées par la rétroaction (processus impliquant visiblement la nonlinéarité), mais elles sont également indissociables de leur contexte.

Ce contexte, qui borne le système constitué par une guerre donnée, sera une situation politique bien précise. Selon Clausewitz, celle-ci doit être examinée avec le plus grand soin, parce que:

un seul et même objectif politique peut produire dans des nations différentes, et dans une même nation, des réactions différentes à des époques différentes... II peut exister entre deux peuples et États une telle tension et une telle masse de matériau inflammable qu'un motif de guerre tout à fait minime en lui-même peut produire un effet disproportionné, une véritable explosion. (p. 59)

On observera que Clausewitz utilise ici une métaphore non linéaire: celle de la combustion, et que c'est la situation politique du moment, plutôt que « l'objectif politique » poursuivi, qui fournit les paramètres qui détermineront les régimes de comportement fondamentaux du système (7). Cette manière de souligner un contexte politique susceptible de changer tranche sur le point de vue avancé par de nombreux théoriciens (de l'époque de Clausewitz comme de l'époque actuelle), selon lesquels les paramètres de la guerre ne peuvent être que des catégories militaires aisément quantifiables, tels les facteurs logistiques, les caractéristiques de l'armement, etc. (8)

Cette prise en considération de l'environnement politique amène Clausewìtz à avancer une seconde définition de la guerre: la célèbre formule selon laquelle « la guerre est une simple continuation de la politique par d'autres moyens » (Politik: c'est-à-dire aussi bien une politique que la politique) (p. 67). Pour Clauzewitz, la guerre n'est jamais quelque chose d'autonome, mais toujours l'instrument d'une politique. Ce rapport n'est toutefois pas statique; il n'implique ni que l'instrument doit être immuable ni que l'objectif politique ou la politique est à l'abri d'effets rétroactifs. S'appuyant de nouveau sur l'image d'une explosion, Clausewitz déclare:

La guerre est donc en quelque sorte une pulsation régulière de la violence, plus ou moins prompte à relâcher ses tensions et à épuiser ses forces --en d'autres termes, qui atteint plus ou moins vite son but, mais dure toujours assez longtemps pour exercer une influence sur ce but au cours de son évolution, pour l'orienter dans tel ou tel sens... Pourtant, l'objectif politique n'est pas, pour autant, un législateur despotique; il doit s'adapter à la nature des moyens dont il dispose, ce qui l'amène souvent à se transformer complètement; il reste néanmoins toujours au premier rang de nos considérations. (p. 66)

Il est clair que le rapport des moyens à la fin ne fonctionne pas de façon linéaire. Le va-et-vient incessant constitue un processus interactif et rétroactif, qui est une des caractéristiques intrinsèques de la guerre. Selon Clausewitz, la conduite d'une guerre donnée affecte le caractère de cette guerre; et les modifications de son caractère ont un effet rétroactif sur les objectifs politiques qui guident sa conduite. La guerre, déclare Clausewitz, est un « véritable caméléon » : elle exhibe une nature différente en chaque circonstance concrète (p. 69).

L'un des objectifs de la théorie de la guerre est de parvenir à une compréhension de la nature de la guerre en général. Pour décrire le fonctionnement de cette théorie, Clausewitz a recours à une troisième définition, qu'il élucide par le biais d'une métaphore non linéaire qui ne manquera pas de nous frapper. Dans la dernière section du chapitre I du livre premier, Clausewitz déclare que la guerre est une « trinité remarquable » (eine wunderliche Dreifaltigkeit) composée (a) de la force naturelle aveugle que représentent la violence, la haine ou l'inimitié des masses; (b) de l'aléatoire et de la probabilité, que le commandant et ses troupes subissent ou engendrent; (e) de la subordination rationnelle de la guerre à une politique gouvernementale (p. 69). Clausewitz compare ces trois tendances à trois codes de loi différents qui se trouveraient en interaction (la complexité d'une telle situation aurait été appréciée par quiconque avait connu le système de lois superposées et enchevêtrées régissant le territoire allemand avant, pendant et après les bouleversements de l'époque napoléonienne). Et l'auteur de conclure sur une métaphore visuelle: « Le problème consiste donc à maintenir la théorie au milieu de ces trois tendances comme en suspension entre trois centres d'attraction » (p. 69). Il serait difficile de trouver une métaphore plus appropriée que cet emblème de la science non linéaire contemporaine, pour communiquer le sens qu'avait Clausewitz de la nature profondément interactive de la guerre (9).

On a pris l'habitude de lire cette phrase comme une mise en garde contre la surestimation de l'un ou l'autre des éléments de la trinité. Cependant, la métaphore de Clausewitz nous met également en face du chaos inhérent à la dépendance sensible aux conditions initiales qui caractérise les systèmes non linéaires. Pour démontrer cette caractéristique, on s'appuie souvent sur l'exemple d'un pendule aimanté placé au-dessus d'un aimant: si l'on déplace ce pendule et qu'on le relâche, il retrouvera rapidement une position de repos. Si le pendule est placé au-dessus de deux aimants de la même force, il ira vers l'un puis vers l'autre, avant de trouver une position de repos sous l'influence d'un des points d'attraction. Mais si on lâche un pendule qui a été placé au-dessus de trois aimants équidistants et de la même force, il sera attiré par les points d'attraction concurrents et se déplacera erratiquement par-ci et par-là, faisant parfois des écarts assez importants pour acquérir la force d'impulsion suffisante pour pouvoir continuer à décrire des gyrations étonnamment longues et complexes. À la longue, l'énergie sera dissipée sous l'effet de la friction des fixations de la suspension, mais aussi de l'atmosphère. Le pendule trouve alors asymptotiquement une position de repos. Il y a une probabilité quasiment nulle qu'une tentative de répéter le processus puisse produire une évolution identique. Ce système pourtant très simple est déjà assez complexe pour qu'il soit impossible de reproduire les détails de la trajectoire d'une évolution observée.

Je ne prétends pas que Clausewitz ait, d'une façon ou d'une autre, anticipé sur l'actuelle « théorie du chaos » , mais qu'il a vu dans la guerre un phénomène consommateur d'énergie impliquant des facteurs concurrents et interactifs qui révèleront à l'observateur attentif un mélange flou d'ordre et d'imprédictibilité, et qu'il a su l'énoncer. La dernière métaphore du chapitre I, livre premier, communique parfaitement cette conception de la guerre. En tant que système déterministe obéissant aux lois newtoniennes du mouvement, le pendule et les aimants forment un tout ordonné; en « pure théorie » (c'est-à-dire pour un pendule idéalisé, sans frottement), il suffirait de connaître les quantités pertinentes avec assez de précision pour connaître l'avenir du système. Mais dans le monde réel il n'est pas possible de mesurer les conditions initiales (telles que la position) avec assez de précision pour pouvoir les répéter et obtenir une seconde fois la même évolution. Toute mesure physique est une approximation limitée par l'instrument et l'étalon de mesure, alors qu'une précision infinie serait requise, puisqu'une modification infiniment petite des conditions initiales est susceptible de produire une évolution très différente. Il n'est pas non plus possible d'isoler le système de toute influence possible de son environnement, qui aura changé depuis le moment où les mesures auront été prises. S'il est possible d'anticiper sur la configuration globale de l'évolution, aucune prédiction quantitative de sa trajectoire effective ne pourra être effectuée.

Clausewitz avait plusieurs raisons, d'ailleurs interconnectées, d'accorder un statut emblématique à la métaphore du pendule et des aimants. Toutes vont droit au coeur du problème de la compréhension de ce qu'il pouvait entendre par une « théorie » de la guerre. En premier lieu, cette métaphore ne renvoie nullement à une espèce de triangle ou triade euclidien, même si de nombreux lecteurs l'ont comprise ainsi. Étant donné les attaques de Clausewitz contre la formulation, par certains de ses contemporains, de principes de guerre rigides et « géométriques », une telle conception aurait été des plus malheureuses. Clausewitz cherche à défendre l'idée, non pas de trois points statiques, mais de trois points d'attraction interactifs attirant simultanément l'objet dans trois directions différentes, et formant entre elles des interactions complexes. À vrai dire, la traduction habituelle, que nous avons citée ci-dessus, est un peu trop statique; le texte allemand de Vom Kriege suggère la perpétuation d'un mouvement: « Die Aufgabe ist also, dass sich die Theorie zwischen diesen drei Tendenzen wie zwischen drei Anziehungspunkten schwebend erhalte » (p. 213). C'est-à-dire, littéralement:

« La théorie a donc pour objectif de continuer à flotter entre ces trois tendances comme entre trois points d'attraction. » Les connotations de schweben impliquent le mouvement sensible de quelque chose qui serait plus léger que l'air --Une ballerine, peut-être, ou un ballon; cette image n'est certainement pas plus statique que celle des deux lutteurs. La nature de la guerre doit se concevoir, non pas comme un point stationnaire déterminé par la fameuse trinité, mais comme une trajectoire complexe tracée entre ces points.

En deuxième lieu, l'image du magnétisme fait appel à un domaine scientifique qui était alors d'actualité. En effet, on commençait tout juste à clarifier les rapports entre magnétisme et électricité et il est caractéristique de Clausewitz de faire appel à un concept d'avant-garde. Il est tout à fait possible qu'il ait pu observer une démonstration du comportement du pendule et des trois aimants qu'il évoque dans sa métaphore, car c'était un homme qui connaissait bien la science (10). Son recours à l'idée de « friction » a souvent été remarqué: c'est là aussi un concept d'actualité à son époque qui fournit un nouvel exemple de ce trait caractéristique de sa pensée.

Troisièmement, et c'est sans doute le point le plus important, la métaphore magnétique nous permet d'observer un esprit assez réaliste pour être prêt à abandonner la recherche de la simplicité et de la certitude analytique lorsque celles-ci se révèlent illusoires. L'utilisation que fait Clausewitz de cette métaphore témoigne d'une compréhension intuitive de processus dynamiques qui ne peuvent être isolés ni de leur contexte ni de l'influence du hasard et qui sont donc caractérisés par des complexités et des probabilités inhérentes. La métaphore traduit ce que Clausewitz avait compris de la guerre dans les termes d'un système dynamique réaliste, et non pas d'une abstraction analytique idéalisée.

L'image de la « trinité remarquable » en interaction constitue donc une métaphore riche et dense. S'agirait-il toutefois d'un simple procédé littéraire? D'un tour de passe-passe stylistique? Ou serait-ce quelque chose de fondamental pour une bonne compréhension de Clausewitz ? Pour Raymond Aron, cette métaphore témoigne d'un passage important, menant Clausewitz d'une logique binaire à une forme de logique ternaire qui représente le dernier état de sa pensée. Et l'excellente petite biographie de Clausewitz par Michael Howard s'achève sur cette trinité, dans laquelle l'auteur se propose de voir non seulement le dernier mot de Clausewitz, mais un bon point de départ pour la pensée stratégique contemporaine (1983, p.73).

Il reste que la métaphore du pendule et des aimants nous révèle plus que la dernière pensée de Clausewitz. Si elle est réellement susceptible de porter le poids de tout ce que je lui ai fait dire, on doit s'attendre à trouver un peu partout dans De la Guerre des remarques destinées à identifier des non-linéarités et à en assumer les conséquences. Clausewitz devrait témoigner d'un souci profond et durable pour 1' imprédictible et le complexe; il devrait en conséquence être à tout moment à la recherche de moyens d'exprimer l'importance de thèmes comme ceux de contexte, d'interaction, d'effets non proportionnels à leur cause, de sensibilité aux conditions initiales, de processus évolutifs dépendant du temps, mais aussi les limites réelles de l'analyse linéaire. Si tel est bien le cas, nous tiendrons une explication sérieuse de la fascination exercée par De la Guerre et de la plus grande partie des difficultés que ce texte présente à ses lecteurs. Car l'intuition requise pour l'investigation des systèmes dynamiques non linéaires va à l'encontre de ce qui, depuis l'époque de Galilée et de Newton, est tenu pour constitutif d'une théorie scientifique.

Comment la non-linéarité se manifeste-t-elle dans De la Guerre?

L'importance accordée par Clausewitz à l'imprédictibilité est une manifestation capitale du rôle joué par la non-linéarité dans son oeuvre. Elle relie des éléments fondamentaux, durables et largement reconnus de De la Guerre. L'examen des propos de Clausewitz sur « l'interaction » , la « friction » ou le « hasard » est susceptible de nous permettre d'éclairer sa compréhension de la nature non linéaire de la guerre.

Interaction et imprédictibilité

Même s'il peut paraître évident que la guerre est un processus interactif, Clausewitz se donne beaucoup de peine pour le souligner et critiquer le refus de ses contemporains de reconnaître cet aspect élémentaire de la réalité. La nature profondément interactive de la guerre est soulignée par chacune des définitions qu'en propose le livre premier, chapitre I. Il reste à savoir si Clausewitz relie cette notion à l'imprédictibilité qui caractérise les systèmes non linéaires. La réponse est claire et affirmative. Dans le livre deux, chapitre III, Clausewitz se demande si l'étude de la guerre est un art ou une science, avant de rejeter l'une comme l'autre de ces hypothèses:

La différence essentielle réside en ce que la guerre n'est pas une activité de la volonté appliquée à une matière inerte, comme dans les arts mécaniques, ni à un objet vivant mais passif et soumis, tels que l'esprit humain et la sensibilité humaine dans les beaux-arts, mais à un objet qui vit et réagit. (p. 146)

Une action militaire ne provoque pas une seule réaction, mais des interactions et des anticipations dynamiques. Celles-ci présentent un problème de fond pour la théorie. Elles ne se laissent théoriser que dans des termes qualitatifs et généraux, sans le degré de précision et de détail indispensable pour la prédiction:

La seconde particularité de l'acte de guerre est la vivacité de la réaction et l'effet de réciprocité qui en découle. Il ne peut s'agir ici de prévoir cette réaction, car celle-ci est comprise dans la difficulté déjà mentionnée de traiter les forces morales et intellectuelles comme des grandeurs, mais du fait que l'action réciproque se dérobe par nature à tout plan préétabli. (p. 133)

Clausewitz montre ici sa compréhension d'un aspect essentiel de la non-linéarité et en applique les conséquences à sa compréhension de la guerre: la cause essentielle de l'imprédictibilité analytique De la Guerre est la nature même de l'interaction.

L'interaction n'a pas seulement lieu entre adversaires, mais également dans des processus qui se déroulent au sein de chacune des parties, du fait même du conflit. Cela est démontré dans le livre quatre, où Clausewitz évoque l'effet d'une victoire ou d'une défaite sur le champ de bataille. Les conséquences en sont souvent ressenties de façon disproportionnée:

Nous avons déjà dit au chapitre sept que la grandeur d'une victoire n'augmente pas seulement proportionnellement au nombre des forces armées vaincues, mais dans une plus forte proportion. L'issue d'un grand engagement exerce des effets moraux plus considérables sur le vaincu que sur le vainqueur; ces effets occasionnent de plus grandes pertes physiques, qui rejaillissent à leur tour sur le facteur moral, en s'appuyant et se renforçant mutuellement. (p. 273)

La non-linéarité de ce processus d'amplification rétroactive n'a rien à envier à celle de champs aussi différents que la turbulence atmosphérique ou l'optique des lasers.

L'intérêt de Clausewitz pour l'interaction est omniprésent dans De la Guerre et a indubitablement attiré l'attention des commentateurs. L' importance capitale de l'interaction est habituellement formulée dans les termes de la méthode « dialectique » attribuée à l'auteur, même si les adeptes non marxistes de Clausewitz prennent soin de distinguer sa dialectique de la méthode hégélienne (11). R. Aron, en particulier, consacre toute une section de ses deux tomes sur Clausewitz à l'étude de sa dialectique. Il considère que les catégories « moral-physique », « moyens-fins » et « défense-attaque » constituent « les trois doublets dialectiques* autour desquels le système se développe » (1976). Mieux que la plupart des commentateurs, Aron (1976) reconnaît que Clausewitz n'exige pas des oppositions binaires mais est prêt à accepter l'ambiguïté (p. 166). L'utilisation par Aron du mot « risque » trahit peut-être le malaise que lui inspire l'ambiguïté analytique qui résulte de la décision de prendre l'interaction au sérieux.

Quant à Clausewitz, il ne témoigne d'aucun malaise vis-à-vis de l'ambiguïté dans les passages que nous évoquons ici. Bien au contraire, il semble se réjouir de la complexité du rapport entre tactique et stratégie:

Cet art de la guerre au sens étroit se divise à son tour en tactique et en stratégie. Celle-là a trait à la forme du combat particulier, celle-ci à son utilisation... Il faudrait être en effet bien pédant pour s'attendre à retrouver sur le champ de bataille les effets immédiats d'une distinction théorique... La stratégie et la tactique sont deux activités qui s'imprègnent mutuellement dans le temps et dans l'espace, tout en différant essentiellement l'une de l'autre, et dont les lois internes, les rapports réciproques, ne peuvent décidément pas être nettement compris sans une définition précise de ces deux activités. (p. 124)

Le but de la théorie est de créer des distinctions susceptibles de démêler la confusion, afin d'arriver à une compréhension d'ensemble supérieure, et non pas dans un souci de découpage analytique pédant.

Je pense que Clausewitz s'intéresse moins à l'un ou l'autre des pôles de ses couples analytiques ou à l'une ou l'autre des parties impliquées dans un conflit, qu'à la dynamique enchevêtrée dans laquelle celles-ci sont prises. Cette idée s'accorde à la métaphore des lutteurs et du Zweikampf. Par souci de simplicité analytique, de nombreux commentateurs cherchent à enfermer la guerre dans une simple logique de coup et de contre-coup. Cependant, tout commandant digne de ce nom cherchera à tirer avantage des effets disproportionnés et des situations imprévisibles engendrés par la non-linéarité. Qui plus est, la guerre n'est pas une partie d'échecs: l'adversaire ne joue pas toujours selon les même règles que nous; souvent, dans sa volonté de prendre le dessus, il cherchera à changer les règles qui pourraient éventuel-lement exister. C'est l'une des raisons majeures qui expliquent que la conduite d'une guerre peut changer de caractère et que toute guerre est structurellement instable.

Clausewitz s'est donné pour objectif de saisir l'essence de ce qu'il considère comme un « véritable caméléon ». En conséquence, il est prêt à accepter que l'incertitude et l'interaction complexe soient des facteurs capitaux et à s'attaquer à la question de savoir ce qui se passe le long des frontières floues sur lesquelles se tiennent les parties adverses d'une guerre ou les catégories opposées d'une théorie. Il est impératif de ne pas perdre de vue la présence intrinsèque de l'aléatoire, de la complexité et de l'ambiguïté dans la guerre. Pour Clausewitz, cela est préférable au risque de se laisser aveugler par les contraintes d'une théorie dans laquelle on chercherait, au nom de la clarté mais par un artifice quelconque, à enfermer une réalité désordonnée.

Friction et imprédictibilité

Pour Clausewitz, l'ubiquité de la « friction » est un aspect capital de la réalité. C'est même « la seule [notion] qui corresponde de manière assez générale à ce qui distingue la guerre réelle de celle qu'on peut lire dans les livres » (p. 109). Ce concept est le plus souvent interprété comme une forme de ce qu'on appelle en anglais Murphy's law: tout ce qui risque de se passer se passera effectivement, et au plus mauvais moment. Cette interprétation n'est pas si fausse que cela, mais elle est le plus souvent présentée de façon biaisée, en sous-entendant que tout ira bien jusqu'au moment où un facteur exogène quelconque viendra bouleverser la situation. Toutefois, pour Clausewitz la friction n'est pas plus extrinsèque qu'anormale:

Dans la guerre tout est très simple, mais la chose la plus simple est difficile. Les difficultés s'accumulent et entraînent une friction que personne ne se représente correctement s'il n'a pas vu la guerre... C'est ainsi qu'en guerre tout baisse de niveau par suite d'innombrables contingences secondaires qui ne peuvent jamais être examinées d'assez près sur le papier, de sorte que l'on reste loin en deçà du but... La machine militaire, c'est-à-dire l'armée et tout ce qui en fait partie, est au fond très simple et paraît par conséquent facile à manier. Mais il faut se rappeler qu'aucune de ses parties n'est faite d'une seule pièce, que tout s'y compose d'individus... [le bataillon reste toujours l'agrégation d'un certain nombre d'hommes] dont le plus insignifiant est capable, parce que le hasard s'en mêle, de provoquer un arrêt ou une irrégularité... Ce frottement excessif, que l'on ne peut, comme en mécanique, concentrer sur quelques points, se trouve donc partout en contact avec le hasard ; il engendre alors des phénomènes imprévisibles, justement parce qu'ils appartiennent en grande partie au hasard. (p. 109)

Le concept de friction ne signifie pas simplement que dans la guerre les choses dévieront toujours par rapport aux prévisions, mais cherche à suggérer de manière assez sophistiquée pourquoi il en est ainsi. Le monde analytique --celui du « pendule sans friction » , de la « boule de billard parfaitement ronde sur une surface parfaitement lisse » , des « vibrations de petite amplitude »-- est un monde de lois linéaires et d'effets prévisibles. Mais le monde réel et la guerre réelle sont caractérisés par les effets imprévisibles engendrés par la non-linéarité des interactions.

Par «friction», Clausewitz entend deux choses différentes mais non sans rapport, démontrant par là la profondeur de ses capacités d'observation et de son intuition. Dans un premier sens, qui est celui utilisé en physique, «friction» renvoie directement à la résistance matérielle. À l'époque de Clausewitz, on avait commencé à établir un lien entre cette résistance et la chaleur, évolution qui allait conduire à ta seconde loi de la thermodynamique et au concept d'entropie (12). La friction est un effet rétroactif non linéaire qui conduit à la dissipation de l'énergie au sein d'un système, sous forme de chaleur. Cette dissipation est une forme de dégradation croissante. Elle aboutit à l'aléatoire, qui est l'essence de l'entropie. Même en temps de paix, la dégradation de la performance d'une armée est un problème qui refuse de disparaître; en temps de guerre, les difficultés s'amplifient. On cherchera à contrecarrer la friction militaire par le biais de l'entraînement, de la discipline, des inspections, du règlement, des ordres et par d'autres moyens encore, dont la « volonté de fer » du commandant serait, selon Clausewitz, loin d'être le moins important (13). Une énergie et des efforts toujours renouvelés sont absorbés par ce système ouvert. Il n'empêche que les choses ne se déroulent toujours pas comme il avait été prévu: la nature interactive des différentes parties du système fait que la dissipation est endémique.

Un second sens du mot « friction » renvoie à la théorie de l'information et à ce qu'on appelle aujourd'hui le « bruit » dans un système. Entropie et information ont un certain nombre de similitudes formelles intéressantes, puisque l'une et l'autre peuvent être conçues comme une mesure des possibilités de comportement d'un système. Selon la théorie de l'information, plus le système comporte de possibilités, plus il contiendra d'information ». Il faut qu'il y ait des contraintes sur ces possibilités pour extraire des signaux du bruit. Clausewitz comprend que les plans que font les militaires et les ordres qu'ils donnent sont des signaux qui, déjà en temps de paix, se brouilleront inévitablement dans le bruit accompagnant leur communication tout au long de la chaîne de commandement. Ce sera d'autant plus vrai en temps de guerre qu'y régneront des conditions d’effort physique et de danger. Le propos célèbre de Clausewitz sur la difficulté d'obtenir des renseignements précis présente le même problème dans la perspective inverse: le bruit s'insinue dans la génération et la transmission de l'information qui remonte la chaîne de commandement. Dans cette perspective, la célèbre métaphore évoquant le « brouillard » De la Guerre renvoie moins à un manque d'information qu'à la façon dont la distorsion et la surcharge d'information produiront de l'incertitude quant à la situation réelle.

Au fond, Clausewitz a senti que les organisations sont toujours plus lentes et inflexibles que les événements naturels qu'elles sont censées contrôler. Dans ce contexte, l'entraînement, le règlement, les procédures, etc., sont autant de redondances qui renforcent la probabilité de la reconnaissance des signaux à travers le bruit. Si on se fondait sur des présupposés linéaires, on s'attendrait à ce que des obstacles majeurs produisent des erreurs de la même importance. Toutefois, Clausewitz souligne l'importance démesurée que peut avoir le plus insignifiant des individus comme le moindre événement aussi mineur qu'imprévisible. Chez Clausewitz, le mot « friction » évoque la façon dont des causes petites au point d'être indiscernables peuvent s'amplifier en temps de guerre au point de produire des macro-effets; mais aussi le fait que ces effets ne se laissent jamais anticiper (14). Ce n'est pas simplement la question du clou manquant qui fera perdre au cheval son fer, mais plutôt le fait qu'on ne peut jamais calculer à l'avance quel sera le clou qui jouera un rôle critique. Étant donné notre ignorance des conditions initiales précises, la cause d'un effet donné devra, au bout du compte, souvent être traitée comme un fait aléatoire et incontournable.

Hasard et imprédictibilité

Comment devons-nous comprendre le « hasard » qui, selon Clausewitz, s'insinue partout? Le hasard constitue l'un des trois points d'attraction de sa définition de la guerre comme trinité remarquable. De surcroît, Clausewitz souligne qu'« aucune activité humaine ne dépend si complètement et si universellement du hasard [que la guerre] » (p. 64). Le hasard est aussi lié au brouillard d'incertitude qui caractérise la guerre, obscurcissant ou dénaturant le plus grand nombre des facteurs sur lesquels s'appuie l'action. Cependant, Clausewitz ne donne nulle part une définition succincte du hasard.

Il y a cependant entre hasard et incertitude un lien qui permet de comprendre l'une et l'autre de ces notions, en s'appuyant sur l'éclairage apporté au problème à la fin du XIXe siècle par Henri Poincaré. Le mathématicien avait une profonde compréhension de la question, à tel point que ses travaux sont encore aujourd'hui souvent cités dans les textes sur la science non linéaire. Selon Poincaré, le hasard se présente sous trois guises: celle d'un phénomène statistiquement fortuit, celle de l'amplification d'une micro-cause, et enfin comme une fonction de notre aveuglement analytique. La première guise est pour lui celle que prend la forme familière du hasard, qui peut survenir là où les permutations de petites causes sont particulièrement nombreuses, ou encore là où le nombre de variables est assez important. Il est possible de soumettre cette forme de hasard au calcul, par le biais de méthodes statistiques. Le nombre très élevé des interactions provoque une désorganisation suffisante pour produire une distribution probabiliste. Il ne subsistera rien de significatif des conditions initiales et l'histoire du système n'aura plus d'importance (1907, p. 142-149). Il est possible que Clausewitz ait eu connaissance des grandes lignes de ce type de raisonnement. Comme pour le magnétisme ou la friction, son époque connut d'importants développements dans la théorie des probabilités et on sait que Clausewitz fut un grand lecteur de traités de mathématique (15).

Bien entendu, De la Guerre ne présente pas cette forme de hasard redevable d'un traitement statistique exactement de la même manière que Poincaré quelques années plus tard, même si certains commentateurs ont relevé que Clausewitz évoque souvent le rôle de la probabilité dans les calculs que doit effectuer tout commandant (voir Herbig 1986, p. 107). Dans le livre premier, chapitre I, il observe que les facteurs absolus, dits mathématiques, ne fournissent pas une base solide pour des calculs de ce type, du fait de l'interaction des possibilités, des probabilités, de la chance et de la malchance qui est endémique dans la guerre. Les « jeux de hasard » qui se prêtent le mieux à un traitement statistique sont des jeux comme les dés ou le « pile ou face ». Cependant, lorsque Clausewitz compare la guerre à un pari, il ne mentionne ni l'un ni l'autre de ces jeux. Selon lui, « [...] la guerre est l'activité humaine qui ressemble le plus à un jeu de cartes » (p. 65). L'analogie suggère non seulement la capacité d'effectuer des calculs de probabilité, mais une connaissance de la psychologie humaine suffisante pour pouvoir « lire » dans la pensée des autres joueurs, sentir le moment où il faut prendre un risque, etc. Clausewitz comprend certainement que, dans la guerre, le nombre de variables peut être énorme et qu'une aptitude un peu spéciale est exigée de quiconque veut comprendre le hasard et la complexité impliqués par cet état de choses:

En guerre, la diversité, la délimitation incertaine de tous les rapports, font entrer en ligne de compte un grand nombre de facteurs. La plupart de ces facteurs ne peuvent être évalués que d'après des lois de probabilités; si la personne qui agit n'a pas le flair nécessaire pour pressentir la vérité globale, il en résulte une confusion inextricable de vues et de considérations; elle sera dans l'incapacité totale de se faire une idée pour s'y retrouver. Bonaparte a dit fort justement à ce sujet que maintes décisions qui incombent au chef de guerre pourraient proposer à un Newton ou un Euler des problèmes mathématiques dont ils ne seraient pas indignes. (p. 101)

Puisqu'il y a peu de chances que les décisions militaires soient prises par un mathématicien de l'envergure d'un Newton ou d'un Euler, toute personne occupant un poste de commandement sera obligée de s'appuyer sur sa capacité de jugement, celle-ci se fondant sur l'intuition, le bon sens et l'expérience. Les lois statistiques régissant la probabilité n'y suffiront jamais à elles seules, parce que des facteurs d'ordre moral sont toujours impliqués dans une guerre réelle et qu'on ne peut pas exclure qu'une action donnée réussisse alors que toutes les chances étaient contre elle. C'est d'ailleurs une des constatations les plus importantes que seule l'expérience permettra de comprendre.

La seconde forme de hasard décrite par Poincaré joue un rôle capital dans De la Guerre, même si la plupart des commentateurs n'ont pas su la distinguer de la première . (16). À la différence de la forme statistique que nous venons de décrire, ce type de hasard --l'amplification d'une micro-cause --appartient au système en tant que tel. Il découle du fait que, dans certains systèmes déterministes, de petites causes peuvent, à un moment ultérieur, produire un effet important. Puisque l'histoire du système est importante, les conditions initiales resteront significatives. Dans un paragraphe souvent cité par les chercheurs qui s'intéressent à la dynamique non linéaire, Poincaré explique la chose ainsi:

Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et nous disons alors que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l'univers à l'instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, alors même que les lois naturelles n'auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation initiale qu'approximativement. Si cela nous permet de voir la situation ultérieure avec la même approximation, c'est tout ce qu'il nous faut, nous disons que le phénomène a été prévu, qu'il est régi par des lois; mais il n'en est pas toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible et nous avons un phénomène fortuit. (1907, p. 138)

Poincaré fait ainsi le lien entre l'importance capitale des conditions initiales et l'idée que dans le monde réel la précision des informations dont nous disposons sur les causes sera toujours limitée. C'est l'une des explications fondamentales de l'imprédictibilité des phénomènes non linéaires connaissant un régime de comportement chaotique.

C'est exactement de la même façon que Clausewitz perçoit le rôle du hasard dans son rapport à la friction de la guerre réelle. Des causes petites au point d'être imperceptibles sont susceptibles de s'amplifier de manière disproportionnée. L'obtention d'un résultat décisif dépend souvent de facteurs particuliers qui sont autant de « causes particulières qu'aucun de ceux qui n'étaient pas sur le terrain ne connaît » (p. 692). Toute tentative de reconstruire un enchaînement de cause à effet devra se confronter à un manque d'informations précises:

en aucune circonstance de la vie cette ignorance n'est aussi fréquente qu'à la guerre, où les événements et surtout leurs motifs sont rarement tout à fait connus; tantôt les hommes qui les déclenchèrent les dissimulaient volontiers, tantôt leur caractère très éphémère et fortuit fait qu'ils sont perdus pour l'histoire. (p. 153)

Il nous est impossible de retrouver les conditions initiales précises des développements connus des guerres passées, sans même penser aux guerres actuelles dénaturées par le brouillard de l'incertitude. Les interactions à toutes les échelles au sein des armées, comme entre les adversaires, amplifient les micro-causes jusqu'à produire des macro-effets inattendus. Puisque l'interaction est intrinsèque à la nature De la Guerre, elle ne peut être éliminée. L'information précise nécessaire pour anticiper sur les effets de l'interaction est hors de notre portée. L'imprédictibilité de la guerre provoquée par cette deuxième forme de hasard est donc incontournable.

Il y a encore une troisième forme de hasard examinée par Poincaré, et qui figure de façon prééminente dans l'oeuvre de Clausewitz. Poincaré déclare que cette espèce de hasard découle de notre incapacité à voir l'univers comme un tout interconnecté:

Notre faiblesse ne nous permet pas d'embrasser l'univers tout entier, et nous oblige à le découper en tranches. Nous cherchons à le faire aussi peu artificiellement que possible, et néanmoins il arrive de temps en temps que deux de ces tranches réagissent l'une sur l'autre. Les effets de cette action mutuelle nous paraissent alors dus au hasard. (p. 144-5)

Ainsi la volonté de comprendre le monde par l'analyse, l'effort d'isoler certains morceaux de l'univers afin d'en faciliter l'étude, nous rend susceptibles de nous laisser aveugler par l'artificialité même du découpage que nous avons opéré. Cette forme de hasard constitue un problème particulièrement aigu lorsque notre intuition se trouve guidée par des préceptes linéaires.

Clausewitz a une vision profonde de la façon dont notre compréhension des phénomènes qui nous entourent est mutilée par les limites que, par commodité analytique, nous imposons à ces phénomènes. Dans le texte original, la formule de De la Guerre citée ci-dessus, selon laquelle on note: « en guerre, la diversité, la délimitation incertaine de tous les rapports » , ne pourrait pas être plus claire. Traduite littéralement, elle évoque la diversité de toutes les relations auxquelles doit faire face un commandant et la nature floue des frontières entre ces relations (« die Mannigfaltigeit und die unbestimmte Grenze aller Beziehungen » ). Clausewitz ne cesse de souligner que si des théoricens comme ses contemporains Jomini et Bülow échouent à trouver des principes efficaces, c'est qu'ils ne peuvent pas s'empêcher d'isoler des facteurs et des aspects particuliers des problèmes présentés par la guerre. Une de ses réquisitions est particulièrement célèbre:

On s'efforça donc d'établir des principes, des règles et même des systèmes relatifs à la conduite de la guerre. On se fixait ainsi un but positif en perdant de vue les difficultés infinies que la conduite de la guerre présente à cet égard. De quelque côté qu'on se tourne, la conduite de la guerre se perd presque toujours, nous l'avons montré, dans des voies mal tracées ; cependant, tout système, toute structure hiérarchique a la nature limitative d'une synthèse [au sens de synthétique, artificiel], ce qui implique un antagonisme irrémédiable entre une telle théorie et la pratique.
[ces tentatives] visent des grandeurs certaines, alors qu'en guerre tout est incertain et que tous les calculs se font avec des grandeurs variables. (p. 126)

Pour Clausewitz, la constitution d'un système de principes quelconque pour la conduite d'une guerre est un objectif souhaitable mais impossible à atteindre. Si l'idée d'une telle synthèse nous séduit, c'est qu'il nous est trop facile d'oublier les filtres que nous-mêmes imposons à la vision que nous avons de ce phénomène.

Toutefois, ce qui préoccupe réellement Clausewitz, comme beaucoup des scientifiques qui aujourd'hui se trouvent confrontés aux phénomènes non linéaires, ce sont les systèmes ouverts qui, même en théorie, ne peuvent être isolés de leur environnement, qui sont caractérisés par un nombre important de niveaux d'effets rétroactifs, et qu'une approche réaliste exige de considérer comme un tout interactif. Une analyse traditionnelle qui chercherait à découper un tel système en parties plus simples serait aujourd'hui, tout autant qu'à l'époque de Clausewitz, vouée à l'échec. Les raisons en seraient les mêmes. Ainsi que l'écrit Clausewitz à propos de l'analyse critique et de la preuve:

elle sera toujours [facile] lorsqu'on se bornera aux faits et aux fins immédiates. C'est ce que l'on peut faire à volonté, à condition de ne pas considérer les choses en connexion avec l'ensemble, mais seulement sous cet angle. Mais dans la guerre, comme en toute chose en ce monde, tout est en rapport avec un ensemble; par conséquent, toute cause, si minime soit-elle, étendra ses effets jusqu'au bout de l'acte de guerre, modifiant le résultat final à un certain degré. si faible soit-il. De même, chaque moyen exercera ses effets qui s'étendront jusqu'au but final. (p. 156)

L'interconnectivité et le contexte, l'interaction, le hasard, la complexité, les frontières floues, les effets de rétroaction, etc., mènent tous à l'imprédictibilité analytique. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que De la Guerre ait troublé et déçu quiconque y cherchait une théorie de la guerre inspirée du succès de la mécanique newtonienne.

Le Rôle de la linéarité

Il est important de souligner que Clausewitz ne prétend pas que la linéarité ne puisse à aucun moment être appliquée à la guerre. Comme tout professionnel de la guerre, il cherche de toute évidence à trouver ou à concevoir des conditions qui garantissent certaines fins. Le fait même de porter une attention particulière aux situations caractérisées par des enchaînements directs de cause à effet, ou encore par le principe de proportionnalité, donne à sa compréhension des conséquences de la non-linéarité une souplesse, mais aussi une crédibilité, qu'elle ne pourrait avoir s'il ignorait totalemuent la linéarité. Clausewitz est cependant conscient du fait que les relations linéaires et la prédictibilité qu'elles promettent sont des exceptions dans le monde réel. En conséquence, il ajoute le plus souvent à ses descriptions d'effets linéaires une étude des contraintes nécessaires pour que ceux-ci puissent être obtenus.

Selon Clausewitz, les paramètres permettant une approximation linéaire sont l'analogue, dans le domaine politico-militaire, des petites vagues ou autres vibrations d'amplitude limitée. Au livre premier, chapitre I, par exemple, il observe que les objectifs politiques prendront une importance d'autant plus grande que les limitations imposées par le monde réel amortiront la tendance théorique qu'a la guerre pure d'atteindre des extrêmes absolus:

Plus le sacrifice que nous exigeons de l'adversaire sera petit, plus nous pouvons nous attendre à de faibles efforts de sa part pour nous le refuser. Mais plus ces efforts seront faibles, plus les nôtres pourront l'être également.

Voici donc un exemple de linéarité. Cependant, dès le paragraphe suivant, Clausewitz limite la pertinence du rapport qu'il vient d'établir:

Ainsi l'objectif politique, comme mobile initial de la guerre, fournira la mesure du but à atteindre par l'action militaire, autant que des efforts nécessaires. Il ne saurait être en lui-même une mesure en et pour soi, mais comme nous avons affaire à des réalités et non à de purs concepts, il sera mesure relative aux deux États opposés. Un seul et même objectif politique peut produire dans des nations différentes, et dans une même nation, des réactions différentes à des époques différentes. (p. 59)

[Puis vient la métaphore non linéaire de la combustion mentionnée plus haut:]

Plus les masses seront indifférentes, et moins seront fortes les tensions qui, en d'autres domaines, existent aussi dans les deux Etats et dans leurs relations, plus l'objectif politique sera un facteur dominant en tant que mesure, et décisif par lui-même. En certains cas il est presque à lui seul le facteur décisif. (p. 59)

Le contexte dans lequel une guerre éclate déterminera ainsi tine première gamme de possibilités, dans laquelle devra s'insérer le rapport entre les objectifs politiques et l'effort militaire. Ainsi, il « peut » exister des situations dans lesquelles une seule variable déterminera l'issue « presque » à elle seule. Mais il faudra pour cela que l'un des éléments d'attraction magnétique de la « trinité remarquable » --à savoir les passions élémentaires d'un peuple-- se trouve estompé au point de se trouver de fait éliminé.

Il est tout à fait caractéristique de De la Guerre que la linéarité vienne ainsi s'enchâsser dans un environnement général de non-linéarité. La conscience de la gamme entière des comportements possibles du système prévaut non seulement lorsque Clausewitz considère le déclenchement d'une guerre, mais aussi lorsqu'il évalue l'impact que peut avoir une seule bataille. Dans un chapitre où il s'intéresse aux effets disproportionnés et non linéaires d'une victoire, Clausewitz évoque d'autres processus dans des termes qui restent clairement linéaires:

[à propos de la bataille principale elle-même] nous nous bornerons à dire que les effets signalés ne manquent jamais de se produire, qu'ils augmentent avec l'ampleur de la victoire, qu'ils s'accroissent à mesure que la bataille prend figure de bataille principale... (p. 277)

Cette observation est cependant entourée de déclarations selon lesquelles les effets d'une victoire seront toujours dans une large mesure déterminés par le contexte: personnalité du commandant victorieux, possibilité du réveil dans le camp adverse de forces morales « qui ne se seraient jamais manifestées sans cela » (p. 277), etc. (17) Il est ainsi possible qu'une victoire produise un effet aussi inattendu qu'un regain d'énergie dans le camp des vaincus.

Dans cette perspective, la mieux connue des linéarités identifiées par Clausewitz, celle aussi qui a connu le plus grand succès: l'offensive au « centre de gravité » de l'ennemi a une tout autre incidence que celle qu'on lui prête habituellement. Selon Clausewitz, une défaite infligée à l'ennemi implique « des hasards et des incidents si ténus qu'ils ne figureraient dans l'histoire qu'au titre d'anecdotes » . Cependant, à partir des caractéristiques dominantes chez chacun des belligérants, « un certain centre de gravité se précise, un centre de puissance et de mouvement dont tout dépend... »  (p.692). Les militaires en activité se laisseront sans doute séduire par l'idée de faire converger leurs efforts sur la concentration la plus critique des forces combattantes ennemies, afin de leur asséner un coup d'une portée maximale. Ils ont toutefois tendance à renâcler lorsque, développant son propos, Clausewitz suggère que dans telles ou telles conditions particulières, le centre de gravité pourrait être une ville, une communauté d'intérêts partagée par des alliés, la personnalité d'un dirigeant, voire même l'opinion publique (p. 692-693). Qui plus est, Clausewitz insiste sur l'importance de prendre conscience des restrictions imposées par la nécessité d'économiser ses forces: tout excès en ce domaine serait pire qu'une simple perte, puisqu'il entraînerait un affaiblissement inutile à un autre point du dispositif. Plus troublant encore pour certains lecteurs, Clausewitz déclare qu'il se contente, en la matière, de décrire ce qui a été fait par le passé et qu'il tient à

…rappeler expressément à nos lecteurs qu'ici comme partout ailleurs nos définitions ne s'étendent qu'aux points centraux de certains groupes d'idées, dont nous ne sommes ni désireux ni capables de définir les limites de façon rigide.

L'analogie du centre de gravité, pourtant la plus newtonienne qui soit, se trouve ainsi submergée sous des restrictions et des mises en garde destinées à faire sentir la complexité de la guerre réelle.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que, confrontés à cet écheveau étourdissant de restrictions, les lecteurs de De la Guerre aient tendance à en linéariser et en simplifier le propos. Il leur arrive ainsi fréquemment de laisser entendre, voire de déclarer ouvertement que, si seulement Clausewitz s'embrouillait moins souvent et comprenait mieux ses propres concepts, son propos s'avérerait somme toute assez proche de celui d'un Jomini. On trouvera un exemple récent de cela dans un article rédigé par deux militaires. Si les auteurs reprennent les propos cités ci-dessus, ils sont visiblement soulagés de pouvoir conclure que Clausewitz déclare ultérieurement que, quel que soit le centre de gravité, « la défaite de la force armée ennemie restera le meilleur point de départ ». Pour nos auteurs, la formulation de cette stratégie fait sortir l'analogie du centre de gravité du domaine psychologique, qui se situe en dehors de son « champ d'applicabilité » légitime, pour la réintroduire « dans le champ de la physique qui est son domaine propre » (Schneider et Izzo, 1987, p. 50). Enfin, ces mêmes auteurs opposent dans la foulée la terminologie de Clausewitz à celle qu'emploie Jomini et déclarent trouver autrement plus claires les maximes bien tranchées de ce dernier sur le « point décisif ». Il reste que le louvoiement constant de De la Guerre n'est pas le simple effet de la lourdeur ou de la prolixité supposées de Clausewitz. Bien au contraire, le va-et-vient apparemment irrésolu de sa prose est en totale conformité avec sa métaphore d'une théorie tiraillée entre des points d'attraction concurrents.

Si les partisans de Clausewitz lui accordent qu'une théorie de la guerre ne peut pas être axiomatique, cela ne les empêche pas le plus souvent de sacrifier à l'impératif implicite qui veut qu'une bonne théorie se conforme à une intuition linéaire. On trouvera des exemples de ce préjugé jusque chez les interprètes les plus avisés de Clausewitz, et les plus sensibles à son propos. Il en va ainsi des deux études de Bernard Brodie, éminent spécialiste américain des questions de défense, publiées par Howard et Paret dans leur traduction de De la Guerre (1976). Il est frappant que même un Brodie fasse parfois appel à la linéarisation pour légitimer les idées de Clausewitz. Par exemple, lorsque ce dernier déclare que les événements d'une guerre sont susceptibles de modifier une politique, Brodie (18) rétorque qu'il ne doit pas vraiment le penser, puisque « admettre même qu'un effet rétroactif de cet ordre soit hautement probable reviendrait à annuler son argument de base, selon lequel c'est la guerre qui est un instrument de la politique, et non l'inverse ». Toutefois, non seulement Clausewitz admet cet effet rétroactif, mais il prend soin de le souligner dans le passage discuté par Brodie. Qui plus est, cela est typique de l'idée que Clausewitz se fait De la Guerre. En effet, le rapport entre la politique et la guerre ne saurait se laisser comprendre comme celui d'une variable discrète indépendante et d'une variable discrète dépendante, puisqu'il est impossible d'isoler un objectif des moyens mis en oeuvre pour l'obtenir.

Un fois identifiée dans ces termes, la perception qu'a Clausewitz de la guerre comme phénomène profondément non linéaire paraît à ce point évidente qu'on ne peut s'empêcher de se demander comment il se fait qu'elle n'ait pas toujours été clairement comprise. Cela s'explique par le fait qu'on a toujours entendu par « théorie » quelque chose de profondément linéaire. Dans une certaine mesure, c'était déjà vrai à l'époque de Clausewitz, et ça l'est devenu de plus en plus. Le critère d'une bonne théorie, c'est la simplicité qu'on obtient par le biais de l'isolement --c'est-à-dire aussi de l'idéalisation-- des systèmes ou des variables à l'intérieur d'un système, comme par les lois déterministes, les frontières clairement tracées, les enchaînements de causes linéaires, ou encore d'autres outils de prédiction analytique. Par l'utilisation de ces techniques enracinées dans le pouvoir parcimonieux de la déduction logique, on cherche --et par conséquence le plus souvent on trouve-- des équilibres statiques, des explications homogènes, des régularités périodiques et la beauté de la symétrie.

Bien entendu, comme le fait remarquer Ian Stewart, il y a un prix à payer pour tout cela: c'est la limitation de notre champ de vision à des vibrations de faible amplitude, à de petites vagues, à de faibles perturbations ou encore à d'autres phénomènes analogues. Nous avons formé notre imagination de façon à la rendre fondamentalement linéaire. Nous avons su trouver des équations analytiques susceptibles de nous fournir des prédictions, mais au prix d'obliger implicitement le système à ne pas trop se modifier au cours de son évolution. De manière artificielle, nous exigeons de nos systèmes qu'ils soient stables et sommes étonnés de constater l'instabilité manifeste que nous rencontrons dans le monde réel. Un scientifique du Los Alamos National Laboratory résume ainsi notre situation:

L'idée qu'un système gouverné par des lois déterministes puisse avoir un comportement qui paraisse effectivement aléatoire, fait violence à notre intuition habituelle. Cela s'explique sans doute par le fait que cette intuition est fondamentalement « linéaire » , et que le chaos déterministe ne peut pas surgir dans un système linéaire. (Campbell 1987, p. 231)

On comprend de plus en plus clairement que nous portons depuis fort longtemps des oeillères imposées par la logique analytique. Dans un rapport sur l'évolution des relations entre physique fondamentale et physique appliquée (1986), un groupe d'experts du National Research Council déplore ainsi l'absence générale d'une intuition à la hauteur de nos besoins:

L'expérience des systèmes simples que nous avons reçus en héritage est dénuée des images, intuitions ou autres méthodes indispensables pour faire face au problèmes non linéaires de la complexité. Nous ne savons pour ainsi dire rien du fonctionnement de ces systèmes ou des régularités qu'on y trouve le plus souvent, Si nous voulons avancer, il nous faudra apprendre à vraiment connaître ces choses. (1986, p. 132)

Si Clausewitz avait déjà l'intuition requise il y a maintenant un siècle et demi, il ne disposait cependant pas d'une terminologie précise et largement reconnue qui lui aurait donné le moyen d'exprimer sa compréhension des systèmes non linéaires. Refusant toutefois de sacrifier le réalisme sur l'autel de l'idéalisme, il s'acharna pendant des années à énoncer ce qu'il avait compris.

Il paraît tout aussi clair que dans De la Guerre Clausewitz prend conscience que toute théorie prescriptive passe par la linéarisation. Cela expliquerait qu'il fasse si peu de cas de ce type de théorie dans le contexte du monde réel, dans lequel toute guerre doit effectivement avoir lieu. Seule l'idéalisation liée à une « théorie pure » de la guerre est susceptible de fournir des prédictions d'une applicabilité universelle. En revanche, dans notre monde empli de probabilités plutôt que de certitudes axiomatiques, toute théorie utile ne peut être qu'heuristique, puisque « chaque guerre est une action qui se déroule conformément à ses propres lois » (p. 58). L'utilité de la théorie dans notre monde est d'élargir le champ de notre expérience personnelle, qui restera notre secours le plus utile dans les jugements que nous aurons à porter en temps de guerre: « elle est destinée à éduquer l'esprit du futur chef de guerre, disons plutôt à guider son auto-éducation » (p. 135). Puisque la guerre évolue dans le temps, les meilleurs techniques à notre disposition sont historiques; elles offrent une indication de ce qui à l'avenir, sera possible --mais pas nécessaire.

Clausewitz est on ne peut plus clair: il est impossible « de munir l'art de la guerre d'un édifice doctrinal comme d'un échafaudage qui puisse toujours fournir à celui qui agit un point d'appui extérieur » (p. 133). Puisque l'adversaire est une entité animée ayant la capacité de réagir, « on comprend du même coup comment la recherche et le désir constants de lois analogues à celles que l'on peut tirer du monde des corps inertes n'ont pu manquer d'engendrer des erreurs incessantes... « (p. 146). Le concept de loi ne s'applique pas aux actions de guerre, « car en raison du changement et de la variété des phénomènes il n'existe pas de disposition de nature assez générale pour mériter le nom de loi » (p. 148). Ainsi, la théorie doit s'appuyer sur un sentiment plus large de ce que représente l'ordre. Elle s'appuie sur l'expérience historique, qui autorise des indications purement descriptives. Le théoricien ne doit pas se laisser aller à avancer des constructions doctrinales analytiquement déductibles, à valeur prescriptive. De telles constructions ne permettent pas de caresser beaucoup d'espoir et sont de fort mauvais conseil.

Implications

J'ai démontré dans les pages précédentes que Clausewitz voit dans la guerre un phénomène profondément non linéaire, dont les manifestations sont compatibles avec ce que nous savons aujourd'hui de la dynamique non linéaire, J'ai aussi suggéré que la conception linéaire de l'analyse, qui prévaut encore aujourd'hui, rend difficiles l'assimilation et l'évaluation des visées ou des apports de De la Guerre. Les concepts qui émergent aujourd'hui de la science non linéaire et la nouvelle sensibilité qu'ils nous procurent peuvent servir à clarifier, non pas ce qui serait confus chez Clausewitz, mais ce qu'il y a d'insuffisant dans ce que nous attendons d'une théorie de la guerre : à savoir, qu'elle se plie aux restrictions imposées par la linéarité. La sensibilité que je viens d'évoquer devrait au moins nous aider à explorer l'aspect hautement problématique des prédictions en matière de guerre (19). Pour le reste, je devrai me contenter de relever quelques implications supplémentaires. (20)

En premier lieu, j'observerai qu'une pleine compréhension de l'œuvre de Clausewitz nous impose de rééduquer notre intuition. Pour les historiens, qui sont plus souvent séduits que repoussés par les subtilités de De la Guerre, la chose ne devrait pas être trop déroutante. Mais pour quiconque a suivi une formation d'ingénieur ou de scientifique, ce qui est le cas de la plupart des gradés ou autres experts militaires, cette rééducation a toutes les chances de provoquer un déchirement assez désagréable. Comme l'ont laissé entendre les scientifiques et les mathématiciens cités plus haut, la prédominance de l'intuition linéaire est endémique. Celle-ci sert de guide aux jugements de valeur et aux choix que nous faisons, et les conséquences pour notre monde sont bien réelles. Michael Thompson et Bruce Stewart observent ainsi que:

Nous soulignerons que dans de nombreux domaines de la science et de la technologie un effort important a traditionnellement été fait pour modéliser les systèmes et les processus physiques. Mais une fois le modèle mathématique construit, il arrive qu'on se contente d'un petit nombre de simulations d'évolution sur ordinateur. L'expert ou l'expérimentateur surmené se laissera bercer par une assurance déplacée, provoquée par sa familiarité avec l'unicité de la réponse d'un système linéaire. Voyant donc sa simulation s'installer dans un état d'équilibre ou dans un cycle stable, il s'écriera: « Eurêka, je tiens la solution » sans même prendre le temps d'explorer patiemment le résultat qu'il obtiendrait en partant de conditions initiales différentes. Afin d'éviter les erreurs dangereuses et les désastres en puissance, les dessinateurs industriels doivent accepter de consacrer davantage d'efforts à l'exploration de la gamme entière des réponses dynamiques fournies par un système. (p. xiii)

Les systèmes et les processus physiques évoqués ici sont autrement plus simples que les systèmes sociaux qui s'engagent dans une guerre. Cependant, l'étude des applications militaires de la modélisation révèle la prédominance de cette même intuition analytique linéaire, et cela malgré la perte de réalisme encourue (Battilega et Grange 1979 et 1980). Qui plus est, les « erreurs potentiellement dangereuses et les désastres en puissance » risquent d'avoir une tout autre ampleur lorsque la tâche à effectuer est liée à la préparation ou à la conduite d'une guerre.

Il est donc urgent de réévaluer le rôle joué par Clausewitz dans les manuels militaires comme dans la formation militaire. L'idée toute simple de l'existence d'un ensemble de « principes de guerre » gardera sans doute sa séduction, ne serait-ce que parce que de tels principes seraient faciles à comprendre et à mémoriser. Il faut cependant comprendre que le rapport entre les préoccupations de Clausewitz et de tels principes est du même type que celui qui existe entre la non-linéarité et la linéarité (ou entre les fractales et la géométrie euclidienne, entre les nombres réels et les nombres entiers). L'élégance des axiomes militaires n'est qu'un mirage planant au-dessus des abstractions lointaines de systèmes implicitement idéalisés et isolés; l'épaisseur de la véritable forêt de mises en garde et de restrictions avancées par Clausewitz est une représentation autrement plus fidèle des conditions et des contextes réellement rencontrés.

En deuxième lieu, l'interprétation non linéaire de Clausewitz nous oblige à approfondir notre compréhension de sa maxime sur les rapports entre guerre et politique. L'idée que « la guerre est simplement le prolongement, par d'autres moyens, de la politique » est souvent comprise comme consacrant le privilège d'un continuum d'ordre temporel: d'abord, la politique établit les objectifs, puis vient la guerre, avant que la politique ne reprenne les commandes au moment où le conflit prend fin. Toutefois, dans une telle perspective, la politique est traitée comme quelque chose d'extérieur à la guerre: c'est un artifice produit par un modèle séquentiel linéaire. La politique est une affaire de pouvoir, et les boucles rétroactives qui mènent de la violence au pouvoir comme du pouvoir à la violence sont un aspect intrinsèque de la guerre. Cela ne signifie pas simplement que les considérations politiques pèsent toujours sur les commandants militaires, mais que la guerre est par définition un sous-ensemble de la politique et que tout acte militaire aura des conséquences politiques, indépendamment du fait que celles-ci aient été voulues ou non, voire même qu'elles soient sur le coup évidentes. Dans le feu de l'action, il est difficile de se rappeler que tout bâtiment détruit, tout homme fait prisonnier, tout combattant tué, tout civil agressé, toute route empruntée, toute violation involontaire des coutumes d'un allié aura, au bout du compte, un impact politique. Il est capital de comprendre que Clausewitz, qui se trouva longtemps dans le camp des perdants avant que la situation ne se retournât contre Napoléon, fait entrer dans la structure de De la Guerre une vision à long terme, ainsi que la gamme complète des comportements possibles d'un système. Des considérations de cet ordre provoquent souvent de l'impatience chez les militaires, qu'irrite cette façon de présenter les choses. Il reste toutefois qu'on ne saurait isoler les variables dont est affectée la guerre des paramètres qui en constituent le contexte politique. Qui plus est, cet environnement évoluera lui-même en fonction de l'évolution de la guerre; et tout changement de contexte agira à son tour sur la façon dont sont conduites les hostilités.

En troisième lieu, je soulignerai que le hasard n'est pas extrinsèque à la guerre, puisque la nature interactive de l'action militaire engendre d'elle-même le hasard. L'idée d'obtenir des solutions uniques et analytiquement justes, à partir d'idéalisations qui éliminent toutes les variables exceptées quelques-unes, découle de l'intuition linéaire. Clausewitz, quant à lui, comprend que la guerre n'a pas de frontières précises et que toutes ses parties sont interconnectées. Il est nécessaire de comprendre intuitivement, non seulement que l'ensemble des paramètres du « problème » est instable, mais aussi qu'aucune partie choisie de manière arbitraire ne saurait impunément être abstraite du système entier. L'oeuvre de Clausewitz témoigne de ce qu'une connaissance du mode de fonctionnement du système à un moment particulier ne garantit nullement qu'un instant plus tard, ce système n'aura subi qu'une légère modification. Il se peut que le système reste stable, mais aussi qu'il franchisse brusquement (ou peut-être subtilement) un seuil pour entrer dans un régime de comportement différent. La cause susceptible de provoquer un tel changement dans un système complexe peut être si minime qu'elle passera inaperçue. La production d'un ensemble invariant de lois ou même de principes censés généralisables à tout contexte « semblable » n'est pas seulement inutile, mais risque d'être nuisible et de mener à un état d'esprit figé, inflexible et mécanique, qui se laissera déborder par les événements. L'adaptabilité est tout aussi importante en matière de doctrine que sur le champ de bataille.

La situation d'ensemble est claire: considérée cormne un phénomène non linéaire, c'est-à-dire à la manière de Clausewitz, la guerre se révèle impossible à prévoir par l'utilisation d'outils analytiques. Dans le monde réel, le hasard et la complexité, prennent le dessus sur la simplicité. Il s'ensuit que jamais deux guerres ne seront identiques. Jamais on ne peut être certain qu'une guerre restera structurellement stable. Jamais une théorie ne fournira les raccourcis nécessaires pour nous permettre de prendre de vitesse le cours réel d'une guerre. Jamais aucune présupposition réaliste ne nous donnera le moyen de court-circuiter ces vérités difficiles à accepter. Cependant ces vérités ont l'avantage de nous aider à identifier les oeillères que nous imposons à la pensée lorsque nous cherchons à linéariser une évolution. Ce que dit Clausewitz de la conduite d'une guerre s'applique également à l'étude de la guerre: « une fois renversées les bornes du possible qui n'existaient pour ainsi dire que dans notre inconscient, il est difficile de les relever» (p. 689).

Alan D. Beyerchen
Université d'Ohio State

(Traduit de l'anglais par Yves Abrioux)


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[Voir aussi BARRY D. WATTS [Senior Fellow, Center for Strategic and Budgetary Assessments] Clausewitzian Friction and Future War, (National Defense University: McNair Paper Number 52, October 1996; revised as McNair Paper Number 68, 2004)]

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--------------------NOTES--------------------

1. Traduction légèrement abrégée d'un texte publié en langue anglaise dans la revue International Security XVII, 3 (1992-93). Nous remercions International Security et le M.I.T. Press de nous avoir autorisés à publier cette traduction.

2. Christopher Bassford propose sa vision de la réception de l'œuvre de Clausewitz de Clausewitz dans une étude sur la réception anglo-américaine de Clausewitz, 1815-1945.

3. On a suggéré récemment que l'ouvrage était en fait bien plus achevé qu'on ne l'avait pensé. Cf. Gat 1989, p. 45-50.

4. Le mathématicien Stanislav Ulam observe qu'appeler des phénomènes naturels non linéaires est comparable au fait d'appeler la majorité des animaux des « nonéléphants » (cité par David Campbell 1987, p. 218). Sur le rôle de l'informatique dans la modification de notre façon de percevoir et de conceptualiser le monde, voir aussi Beyerchen 1989.

5. Sur cette question, voir par exemple Larry Smarr 1985, p. 403-408, et Norman Zabusky 1987, p. 25-27.

6. Nous renvoyons pour ces deux auteurs à ce qu'en dit Peter Paret 1976, 1985, p. 134, 136 et 158.

7. Voir p. 700 : « mais au livre premier, chapitre II, 'Fins et moyens en guerre', nous avons déjà admis que la nature de l'objectif politique, l'étendue de nos propres exigences ou de celles de l'ennemi et l'ensemble de nos conditions politiques, ont en réalité une influence plus décisive sur la conduite De la Guerre. »

8. Voir par exemple les travaux de T. N. Dupuy, 1979 et 1987.

9. Voir, par exemple, le programme PBS « Nova » appelé « The Strange New Science of Chaos » qui a débuté en janvier 1989.

* NOTE from Corentin Brustlein: Re "doublets dialectiques," Aron's original phrase was "couples conceptuels." Beyerchen cites Aron's English translation. Abrioux translated from the English rather than citing the original French words from Aron.

10. L'expérience requiert un dispositif simple. À l'époque où Clausewitz composait De la Guerre, il a assisté pendant une année entière aux conférences que donnait le physicien Paul Erman à la Kriegschuie. Les publications de Erman portaient sur le champ, nouveau, de l'électricité et donnaient la préférence à la précision de l'observation plutôt qu'à l'approche intuitive de la nature, alors à la mode. À cette période, le fils de Erman faisait aussi de la physique, avec une prédilection pour le magnétisme. Voir Paret, p. 310.

11. Voir sur cette question Aron 1976, p. 225-228 ; Howard 1983, p. 34 ; Paret 1976, p. 84 note 13. Engels et Lénine ont, quant à eux, loué De la Guerre en grande partie parce qu'ils y trouvaient la dialectique hégélienne. Voir Kitchen 1988.

12. Voir D.S.L. Cardwell, en particulier p. 186-294 ; sur la relation entre la non-linéarité et l'entropie, voir Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1979) et Arthur Peacocke, p. 395-468.

13. De la Guerre, p. 109. Voir aussi p. 150 « Non seulement le méthodisme est indispensable, mais nous devons lui reconnaître aussi un avantage positif ; par la pratique constante de ses formes qui se reproduisent sans cesse, on acquiert une habileté, une précision, une assurance dans la conduite des troupes qui amoindrit la friction naturelle et facilite la marche de la machine ».

14. Sur la manière dont les systèmes non linéaires simples présentant un comportement chaotique peuvent être vus comme des « pompes d'information » qui amplifient démesurément les petites différences, voir Shaw 1981, p. 80-112.

15. Sur l'intérêt de Clausewitz pour les mathématiques, voir Paret 1976, p. 127 et p. 150. Voir aussi la lettre de Clausewitz à sa future femme du 28 février 1807 dans K. Linnebach (éd.) 1925, p. 94. Sur l'histoire de la théorie des probabilités à cette époque, voir Daston 1988, p. 226-295.

16. On notera parfois l'exception constituée par Barry Watts qui a exploré le concept de friction chez Clausewitz dans cette perspective. Voir Watts (1984) et James G. Roche et B. Watts (199l). Voir aussi Bassford, ch. 2.

17. Un tel résultat est très certainement exceptionnel mais pas inconnu : au xxe siècle, la victoire allemande à Dunkerque et la victoire japonaise à Pearl Harbour en sont des exemples évidents.

18. Voir l'édition américaine de De la Guerre, p. 647. Sur la position générale de Brodie sur Clausewitz, voir Steiner 1991, en particulier p. 210-225.

19. Une telle exploration aurait des conséquences immédiates. Selon Joshua Epstein (1989) : « si, à la suite d'une série d'hypothèses empiriques mais théoriquement défendables, nous sommes conduits vers des modèles mathématiques qui expriment une grande dépendance à l'égard des conditions initiales et un comportement chaotique, cela peut nous révéler beaucoup sur la guerre et sa volatilité; les politiciens, les chercheurs et les soldats feraient peut-être bien de s'en préoccuper ». (p.119)

20. Un réexamen similaire a été entrepris en économie. En opposition aux idéalisations du feedback négatif pratiquées par la théorie classique, W. Brian Arthur (1990, p. 99) défend l'idée que les feedbacks positifs peuvent être d'une grande importance pour un système économique. Donc, pour autant que des événements mineurs déterminants pour le cheminement général demeurent sous la lentille de l'économiste, la prévision exacte du futur de l'économie peut devenir théoriquement et pas simplement pratiquement impossible. Voir aussi Philip W. Anderson, Kenneth J. Arrow et David Pines (eds), 1988.


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